Amazonie :
la dépendance française au soja n’est pas une fatalité
29 août 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)
Amazonie : la dépendance française au soja n'est pas une
fatalité
Les incendies qui ravagent l’Amazonie sont en grande partie
causés par la déforestation destinée à cultiver du soja. Cette légumineuse
hypernutritive est massivement importée en France et en Europe pour nourrir
volailles, cochons et ruminants. Peut-on se défaire de cette addiction au soja
brésilien ?
La France a « une part de complicité » dans les incendies
qui ravagent l’Amazonie. Ce n’est pas un militant écolo qui le dit, mais bien
Emmanuel Macron, lors d’un entretien accordé à France 2 lundi 26 août. Et le
président de préciser : « Sur le soja, on a une part de responsabilité. »
Un champ de soja de la municipalité de Colniza, dans l’État
brésilien du Mato Grosso.
Mais en quoi cette légumineuse asiatique est-elle
responsable de la catastrophe environnementale en cours ? Surtout, pourquoi
diable nous, Français, qui ne consommons du soja que sous forme de lécithine
cachée dans les barres chocolatées, sommes-nous soudain accusés de « complicité
» avec les incendiaires ? « La plupart des foyers de feux en Amazonie ont été
allumés par des humains, qui défrichent ainsi des parcelles pour les cultiver,
explique Suzanne Dalle, chargée de campagne agriculture à Greenpeace. Ils
coupent les arbres, brûlent les reliquats puis font paître des troupeaux,
avant, finalement, d’y planter du soja. » Et si l’Hexagone achète peu de bétail
en provenance du Brésil, il est en revanche très demandeur de soja, afin de
nourrir les animaux d’élevage, particulièrement les poules pondeuses et les
poulets. Résultat : « La France importe chaque année entre 3,5 et 4,2 millions
de tonnes de soja, estimait en juin dernier un rapport de Greenpeace sur le
sujet. En 2017, 61 % de ce soja provenait du Brésil, qui est donc de très loin
notre premier fournisseur, avec plus de 2 millions de tonnes par an. » Si nous
voulions produire en France ces 3,5 millions de tonnes de fèves, « cela
équivaudrait à cultiver du soja sur la quasi-totalité des terres agricoles du
Morbihan, des Côtes-d’Armor et du Finistère », indiquait également l’ONG.
« Ce n’est pas tant l’agriculture qui est dépendante du soja
brésilien que le modèle industriel »
« À la question : sommes-nous dépendants du soja brésilien,
la réponse est clairement oui, résume l’agronome Marc Dufumier. Les deux tiers
de nos animaux dépendent du soja américain pour se nourrir en protéines. Et
l’Europe en dépend aux trois quarts. » La légumineuse séduit ainsi nombre
d’éleveurs français, notamment sous sa forme triturée et broyée de tourteau,
car « elle est un super-aliment, constate Suzanne Dalle. Hyper nutritif et
facile à digérer pour les animaux ». « Si on veut faire produire beaucoup de
lait aux vaches, ou si l’on veut des animaux qui grossissent plus vite,
effectivement, on va complémenter la ration alimentaire avec beaucoup de soja,
précise Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne et éleveur
laitier dans le Jura. Le soja, et particulièrement celui importé, est
intrinsèquement lié au productivisme. Ce n’est pas tant l’agriculture qui est
dépendante du soja brésilien que le modèle industriel. »
Poulet se nourrissant de tourteau de soja.
Au-delà de ses vertus nutritionnelles, cet oléagineux doit
son succès aux accords de libre-échange. D’abord, dans les années 1960, quand «
l’Europe a ouvert nos frontières au soja, étasunien principalement, et en
échange, on a pu exporter nos céréales », raconte Suzanne Dalle. Puis, « en
1992, poursuit Marc Dufumier, la nouvelle politique agricole commune européenne
a mis en place des subventions pour soutenir la production de céréales, de
lait, de viande, de sucre mis en concurrence sur le marché international. Mais,
sur pression des États-Unis, les protéagineux, dont le soja, n’ont pas fait
l’objet d’aides. Ça a été dissuasif : mieux valait importer que produire
localement. » Cet accord est désormais connu sous le nom de Blair House. De
l’autre côté de la planète, tirée par notre demande — et celle de la Chine — en
aliments pour le bétail, la culture du soja a explosé en Amérique latine. Au
Brésil, d’après Greenpeace, la production de soja a plus que quadruplé ces 20
dernières années, à grand renfort d’accaparement de terres, de modification
génétique — 95 % du soja cultivé en Argentine et au Brésil est transgénique —
et donc d’herbicides.
« Il faudrait des cultures de légumineuses – soja, luzerne,
trèfle, féverole, lupin — sur 1,4 million d’hectares en France »
Pourtant, il n’y a pas de fatalité, à en croire Nicolas
Girod : « Sur notre ferme, on se fournit localement en Bourgogne en soja et
colza bio, dit-il. Et, comme on ne cherche pas à produire 30 litres de lait par
animal et par jour, on n’a pas besoin non plus de complémenter beaucoup nos
vaches. » Avancer vers l’autonomie alimentaire n’est donc pas pour lui une
utopie, à condition de « sortir de ce modèle intensif » : « Le soja, comme les fermes-usines et les
pesticides, est un symbole de l’agriculture qui s’industrialise et d’un modèle
de développement fondé sur plus de commerce et plus de dépendance. »
Pour Marc Dufumier aussi, « il est temps de dénoncer les
accords de Blair House » : « Devant l’Organisation mondiale du commerce, nous
pouvons faire valoir un accord supérieur, le traité de Paris sur le climat,
souligne-t-il. Car, en important moins de soja et en soutenant la production
européenne de protéagineux, nous réduirions le transport maritime, polluant, et
surtout, puisque les légumineuses fertilisent naturellement le sol en azote,
nous éviterions de mettre trop d’engrais azotés de synthèse, qui sont coûteux
en énergies fossiles et émetteurs de protoxyde d’azote, un important gaz à effet
de serre. » Quant aux surfaces nécessaires pour cultiver l’équivalent de 3,5
millions de tonnes de soja, l’agronome a déjà fait ses calculs : « Il nous
faudrait mettre des cultures de légumineuses – soja, luzerne, trèfle, féverole,
lupin — sur 1,4 million d’hectares en France, affirme-t-il. Nous pourrions les
prendre sur 700.000 ha de maïs ensilage et sur 700.000 ha de blé, seigle et
autres céréales, que nous exportons aujourd’hui vers des pays comme l’Égypte,
qui se fournissent déjà auprès de l’Ukraine. »
Un champ de soja à maturité.
Suzanne Dalle, de Greenpeace, espère que le gouvernement,
inspiré par le nouveau positionnement du président Macron, « va enfin rendre
plus concrète et contraignante la stratégie nationale contre la déforestation
importée », adoptée l’an dernier mais restée pour le moment une coquille vide.
Autre levier d’action entre les mains de l’exécutif, le plan protéines
végétales pour la période 2020-2026, actuellement en discussion : « On pousse
pour qu’il fixe un objectif de réduction des importations de soja, explique-t-elle.
Mais aussi pour qu’il développe les protéines végétales pour l’alimentation
humaine. » Car à Greenpeace, on en est convaincu : pour se passer de soja
brésilien, il faudra réduire notre consommation de viande d’au moins 80 % d’ici
2050, donc manger plus de légumineuses.
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