lundi 27 mai 2019

Et si on possédait collectivement les fermes ?

27 mai 2019
Toussacq, l'histoire d'une ferme collective, emblématique d'ABIOSOL
Toussacq, c’est cette ferme de Seine et Marne, rachetée par la Foncière Terre de Liens, devenue espace test et couveuse d’activités pour la coopérative Les Champs des possibles, qui accueille chaque année une demie douzaine de couvé.e.s qui se testent en vrai.
Les débuts
Tout commence en 2005, quand Jean-Louis Colas, propriétaire de la ferme, décide de se lancer dans une entreprise de conversion et de diversification, soutenu par les groupes AMAP de Montreuil et Fontenay. En 2011, Jean-Louis prend sa retraite : Terre de Liens rachète les 74 hectares de foncier et les bâtiments agricoles. Terres et bâtis deviennent ainsi propriété collective, et sortent du marché foncier et de la spéculation. Plusieurs porteurs de projet sont alors choisis par Terre de Liens et confirmés par la SAFER pour développer une activité sur le site.
Mathieu Chevalier reprend la partie grande culture et y développe un élevage de brebis, Clément Fontvieille (ancien salarié de Jean-Louis) reprend l’activité maraîchage sur 6 hectares.
De la couveuse à l'outil collectif
Entre temps, et à l’initiative du Réseau des AMAP, la coopérative des Champs des Possibles a été créée et a signé un bail avec Terre de Liens pour installer une couveuse sur 2 hectares.
La ferme conserve ses liens avec les AMAP, puisque Clément reprend les groupes de Jean-Louis et en monte un troisième sur place, La Courgette Rieuse. Mathieu écoule sa production de lentilles et de viande d’agneau en AMAP, et les premiers couvé.e.s des Champs des Possibles fournissent aussi deux groupes, l’un à Ivry, l’autre à Bombon en Seine & Marne.
En 2016, Mathieu est obligé d’arrêter son activité. Les Champs des Possibles passe du statut d’Association à celui de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) en élargissant son objet de couveuse d’activités à celui de coopérative d’activités et d’entrepreneurs, et propose à la Foncière Terre de Liens de reprendre le bail pour offrir la possibilité aux aspirant.e.s paysan.ne.s francilien.ne.s de tester de nouvelles activités : élevage, grandes culture, arboriculture. C’est donc la coopérative qui rachète à Mathieu l’outil de production (tracteurs, matériels divers, etc.) pour plusieurs de dizaines de milliers d’euros.
De nouveaux investissements sont réalisés pour permettre l’accueil de deux porteurs de projet, en élevage caprin, volailles de chair et poules pondeuses. Le matériel devient propriété collective et son usage est facturé aux entrepreneurs. C’est la coopérative qui s’endette, et évite aux paysans de porter cette charge sur leur résultat, et donc sur leur rémunération. On passe ainsi de la propriété individuelle à la propriété collective d’une part, et de la notion même de propriété à celle d’usage. Pour les Champs des Possibles, cette première acquisition s’est faite dans une certaine urgence, d’où la mobilisation de partenaires financiers « classiques » comme le Crédit agricole.
En 2018, Clément est obligé d’arrêter son activité à son tour après deux ans difficiles. Là encore, proposition est faite de reprendre collectivement l’outil, mais cette fois en mobilisant d’autres partenaires et en essayant de faire vivre cette utopie – incarnée par l’AMAP – d’une agriculture co-produite par des paysans et des citoyens.
L’idée
De ce contexte singulier naît une réflexion plus vaste sur la capacité des groupes AMAP à s’associer à la procédure de reprise ou de transmission d’une ferme. Réflexion d’autant plus urgente quand on connaît la démographie du monde paysan, et la cascade de transmissions qui se profile à l’horizon. Sans Abiosol, Clément aurait sans doute mis des années à trouver un repreneur. Là, les couvés étaient prêts, sur place, ils ont non seulement repris les parcelles cultivées mais aussi les partenariats avec les groupes AMAP et ont pu assurer la continuité de la production.
Pour la reprise des installations et du matériel de Clément (117 000 euros) le plan de financement prévoit ainsi la mobilisation de fonds propres de la coopérative, un emprunt bancaire et l’émission de titres participatifs auprès des amapien.ne.s partenaires de la ferme, et plus globalement l’ensemble des citoyen.ne.s engagé.e.s.

Car si les groupes AMAP portent les charges de la production et apportent une sécurité financière à ceux qui s’installent, ils portent rarement les premiers investissements. Et le vrai frein aux installations aujourd’hui, ce n’est plus seulement la pression foncière spécifique à la région francilienne, c’est aussi les coût des investissements nécessaires pour acquérir l’outil de production (irrigation, serres, bâtiments). En effet l’outil de production (terres, matériels, cheptels) – qui se chiffre en centaines de milliers voire en millions d’euros dans la plupart des projets agricoles – est souvent un enjeu de patrimonialisation. Sa revente au plus offrant permet souvent de compenser (pas toujours) la faiblesse des retraites agricoles dans le cercle particulièrement non vertueux d’une spirale d’endettement transmis d’une génération à l’autre.
Les sociétaires des Champs des Possibles sont des paysan.ne.s installé.e.s, des couvé.e.s, les salarié.e.s de l’équipe, des citoyen.ne.s engagé.e.s, des collectivités territoriales et des associations partenaires comme les groupes AMAP. En tant que coopérative, les Champs des possibles peuvent émettre des titres participatifs, qui ne sont pas des parts de la coopérative et ne donnent donc pas accès au vote au sein du Conseil de Coopérative, mais des prises de part au capital de la société. Il s’agit d’un apport bloqué pendant 7 ans et modestement rémunéré, comme une petite épargne.
Toussacq est une ferme unique en son genre : elle a accueilli le premier site de test d’activité francilien, elle est un lieu d’expérimentation de nouvelles formes de collaboration en agriculture. Elle est emblématique de la collaboration des structures fondatrices d’Abiosol (Terre de Liens, le Réseau des AMAP, le GAB Ile-de-France et Les Champs des Possibles). Toussacq est aussi une ferme « modèle » dont l’outil de production est détenu par la coopérative, donc incessible et mutualisé. Les entrepreneur.e.s salarié.e.s souhaitant développer durablement leur activité sur la ferme deviennent associé.e.s de la coopérative en apportant 10 000€ de parts sociales, qu’ils récupèrent en sortant du dispositif – engagement financier incomparable avec ce qui est nécessaire pour une installation classique. Et chaque année, le matériel est mis à leur disposition avec un coût de location réduit. La grande majorité des sortant.e.s du dispositif couveuse sont aujourd’hui installé.e.s en Ile-de-France et ont développé leur propre ferme en partenariat avec des groupes AMAP.
Un modèle à dupliquer
L’expérience innovante de Toussacq pourrait se dupliquer, et à terme on pourrait imaginer que se mette en place un système efficace de reprise de ferme qui associerait la foncière Terre de Liens pour le foncier et les Champs des Possibles (ou d’autres coopératives) pour l’outil de production. On pourrait ainsi dégainer ce double apport et alléger la charge d’investissement de tous les porteur.se.s de projets prêt.e.s à s’installer.

C’est donc une campagne expérimentale qui vous est proposée, dont l’objet est plus éthique qu’économique. Il s’agit d’inventer une nouvelle formule en testant la capacité de nos réseaux à assurer une reprise de ferme grâce à la mobilisation citoyenne. Pour mener à bien ce projet pilote, la partie administrative sera gérée par des bénévoles amapiens et membres de groupes Cigales (plus d'infos ici), qui s’occuperont de traiter les virements. La communication sera assurée par les salarié.e.s des réseaux et la bonne volonté des adhérent.e.s. Et on verra !
Objectif : récolter 30 000 euros cet automne, et fêter ça dignement sur place, à Toussacq le 21 septembre, en célébrant les dix ans d’existence de la coopérative et la construction du bâtiment acquis récemment.
Alors tenez-vous prêt.e.s pour le lancement de la campagne à la rentrée et si vous voulez en savoir plus sur Toussacq, c'est par ici, les Champs des Possibles par là, et pour Abiosol, allez donc voir par là.